On est lesbienne de mère en fille.

lesbmèrefille
Emma a 23 ans. Lesbienne et fière de l’être, elle a décidé il y a deux ans de s’affranchir avec sa mère. Qui n’a pas eu la réaction qu’elle attendait. Parce qu’elle aussi, elle aime une femme.

J’ai toujours su que j’étais homosexuelle. Façon de parler, car je ne mettais pas de mots sur le fait que je préférais les filles. J’ai eu une enfance tout ce qu’il a de normale, père ingénieur, une mère sage-femme, un joli pavillon dans la banlieue aisée de Lyon… Quand ils se sont séparés, ils nous ont donné l’explication classique : « Nous ne nous entendons plus, nous préférons nous quitter plutôt que de se disputer tout le temps». Mais la vraie raison, je ne l’ai connu que dix ans plus tard.
Au lycée, j’ai expérimenté avec les garçons, mais l’essai a été concluent: mon truc, c’était les femmes.

Mais tant qu’il n’y avait rien de concret, je n’arrivais pas à en parler, même pas à mon frère Eric, malgré notre complicité. Quant à ma mère… ça me semblait tout simplement impossible. On venait de vendre la maison pour déménager dans un appart, elle venait de s’installer comme libérale et travaillait d’arrache pied. Surtout, elle me gonflait. Avec son carré impeccable, efficace du matin au soir, sans jamais s’énerver envers mon père, qui en revanche ne ratait pas une occasion de la charger : « Ta mère est une irresponsable, on ne brise pas une famille… Si je parlais, le juge me donnerait la garde sans hésiter mais elle cache bien son jeu. » Je voulais rester en dehors de leurs histoires, et j’aurais voulu qu’elle lui fasse taire, mais elle encaissait sans se décoiffer, dans la plus agaçante des impassibilités. J’avais l’impression qu’elle serait incapable de comprendre mes sentiments volcaniques .
Puis il a eu la Fac, et Sophie. Aussi belle que déjantée, elle m’a appris qu’aimer et être aimée d’une femme était mon destin. J’étais heureuse, je me sentais libre et j’avais envie de le crier sur les toits. J’ai fait mon coming-out d’abord avec Eric, qui a répondu, fidèle à lui-même : « On fait ce qu’on veut avec ses fesses, non ? » puis il m’a serré dans ses bras, gauchement, car on est peu démonstratifs, entre nous. Je lui ai demandé : « Tu penses que je peux le dire à maman ? » « Pff…Elle finira pour s’habituer, mais elle ne va rien te dire jusqu’à avoir lu tous les livres de la terre. Tu te souviens, quand elle a trouvé un bout de shit dans ma chambre ? ». Rien que d’imaginer son discours psyco-compréhensif, j’avais la tête comme une citrouille. C’était plus facile de rester dans notre schéma mère-fille classique. Elle suivait de près mes études et s’inquiétait parce que je ne mangeais pas assez –elle ignorait que lorsque je suis amoureuse je maigris – sans me poser des questions personnelles. Je lui parlais de mes cours et mes projets, en omettant de lui expliquer que Sophie n’était pas qu’une amie, mais mon centre de gravité. Et, c’est dingue quand j’y pense, je ne remarquais même pas qu’elle n’avait pas de vie amoureuse. Ca m’arrangeait bien, je crois, de ne pas me poser de questions sur ses besoins affectifs.
A la fin de l’été, après des vacances en Espagne à faire la fête et l’amour, Sophie et moi voulions nous installer ensemble. Mais Sophie tenait à ce que j’assume pleinement d’abord mon homosexualité. Avec elle, j’avais envie d’absolu, de propre, de vrai. J’ai décidé de m’affranchir avec mère tout de suite et je suis passé à son cabinet « Salut, ma chérie. Tu es toute bronzée, ça fait plaisir ! Mais tu as maigri ! Ca s’est bien passé ? ». « Oui. Très. Super. Sophie est géniale. D’ailleurs, on veut prendre un appart ensemble. » « Ah bon ? Je croyais que tu aimais bien ta résidence. Tu veux un thé ?». « Ce n’est pas ça, maman. C’est que je veux vivre avec elle. En couple. C’est ma copine. » « Attends ». Elle a posé la bouilloire, et s’est couvert le visage avec les mains, abasourdie. « Ta copine. Une fille. C’est ma faute ». Alors là, si je m’attendais. « Comment ça, ta faute ? Mais non maman, c’est la faute à personne. C’est moi, je suis comme ça, et c’est bien.». « Non, c’est moi, je n’ai pas su valoriser ton père, je ne t’ai pas donné une bonne image des hommes. Je ne voulais pas t’influencer et j’ai tout fait de travers. » Là, elle m’a énervée. « Arrête de tout ramener à toi, tu n’y es pour rien ! Votre séparation a été foireuse, d’accord, mais si je suis heureuse, tu ne peux pas être heureuse pour moi ?» J’avais envie de tout casser dans son bureau tapissé de photos de femmes et de bébés souriants. Toute sa vie à se contrôler, et elle perd les pédales l’un des jours les plus importants de ma vie ! C’était quoi, cette mère, si penchée sur l’univers féminin mais tellement loin de sa propre fille ? Comment c’était possible que ce ait été un tel choc, qu’elle n’ait rien vu venir ? Elle s’est reprise « Emma, je suis désolée de ne pas t’en avoir parlé, j’avais peur de t’embrouiller encore plus. Je me suis déjà posé des questions sur tes préférences, mais tu es si sécrète… » « Secrète ! Tu peux parler ! Tu ne dis jamais rien, tu vas toujours bien ». « Mais je suis votre mère ! Je dois vous protéger, pas vous accabler avec mes soucis. J’ai quitté votre père, c’est largement assez ». « Justement, pourquoi? La vérité.» « Parce que j’aimais quelqu’un d’autre. Une femme ». Vous vous rappelez des images du 11 septembre ? J’ai eu l’impression d’être une des Twin Towers, moi. « Quoi ? Qui ? ». « C’est Laure, vous ne l’avez jamais rencontrée, elle habite à Paris. Elle était venue à l’hôpital faire une étude sur l’accueil réservé aux mères lesbiennes dans les maternités. Pendant des mois, j’ai refusé d’accepter que j’étais tombée amoureuse d’une femme, mais elle n’a pas démordu. Et avec ton père, il ne restait plus rien… C’est ce qui a déclenché la séparation, et c’est pour ça qu’il était si hargneux » J’étais littéralement bouché bée, incapable de réagir. Ma mère amoureuse d’une femme. Depuis quatre ans. Et je n’avais rien vu. Ma mère enflammée, au point de tout envoyer bouler ? Ma mère au lit avec une autre femme ! Je ne voulais pas y penser, mais des images que j’avais du mal à supporter se télescopaient dans ma tête. Je comprenais mieux les commentaires de mon père. « Tu n’as pas une photo d’elle ? ». Elle a tiré de son Filofax l’image d’une quadra blonde, aux cheveux bouclés, des jolies rides de femme rieuse autour des yeux. Une bonne tête. « Et tu comptais nous le dire quand ? » « Je ne sais pas, quand vous auriez fini de grandir, quand… » « J’ai 20 ans, maman, Eric 22 ! Qu’attendais, que je me marie, que j’ai des enfants, que… ». Je me suis tue, ma réaction était encore pire que la sienne ! Qu’est-ce que j’aurais voulu entendre, moi? « Maman, suis con, suis désolée. Si tu es heureuse, je suis heureuse. » On s’est embrassées, on a rit. Elle est allée dans son bureau pour appeler Laure, moi, j’ai appelé Sophie. Mon frère Eric est littéralement tombé de sa chaise quand il l’a appris, mais il s’est rattrapé: « Ca doit être de famille, moi aussi, j’aime les filles ».
Ca a changé de tout au tout ma relation avec ma mère. C’est beaucoup plus houleux, mais tellement plus vrai ! Maintenant on parle de tout et on se dispute souvent. Notamment, sur la façon de vivre notre homosexualité. Elle a du mal à s’accepter comme lesbienne, elle dit qu’elle aime Laure, mais qu’elle ne sait pas si elle pourrait aimer une autre femme. Moi, je lui dis qu’elle est coincée et bourgeoise. Laure se marre.
Maman dit que qui elle aime et avec qui elle couche, ne regarde personne. Et que sage-femme homosexuelle, ça passe mal. Moi, je suis militante et je m’affiche, parce qu’on doit montrer qu’il est possible de vivre sans se cacher. Et que je veux embrasser Sophie dans la rue si ça me chante. Je suis pour le droit à l’adoption pour les couples homosexuelles, elle dit qu’elle réserve son avis, qu’on n’a pas assez de recul. Ca ne lui empêche pas de suivre les grossesses des couples de filles, et quand je lui mets ça sur le nez, comme exemple criant que la société avance plus vite que la loi, elle hausse les épaules, et dit qu’elle fait son métier. On a aussi des nouvelles complicités, car il y toujours quelqu’un pour dire qu’entre lesbiennes, on se reconnaît, et ça nous fait mourir de rire à chaque fois. Mais sur tout, je suis heureuse, parce qu’elle l’est. Et vice-versa.

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